Le Coeur de Marie : présentation

Le Coeur de Marie : présentation
En 1943, Marie Lassignardie, jeune fille de seize ans, vit comme elle peu les années de guerre dans son petit village, Cantillac, entre sa mère, Anna et sa grand-mère, Noëllie.
U
n jour de marché à Nontron, alors qu'elle rentre à pied, Marie manque se faire renverser par une voiture, mais elle est secourue par un mystérieux jeune homme en uniforme. Ce jeune homme magnétisant et magnifique, dont elle va tomber amoureuse, n'est pourtant pas le gendre idéal que les mères françaises auraient espéré avoir à cette époque : en effet, le mystérieux millitaire est un allemand.



"_J'espère que Mademoiselle n'a rien...
Marie se m
it à trembler plus fort. Son coeur s'accélerra aussi et se mit à cogner contre sa cage thoracique. Elle recula un peu, surprise.
_Vous...vou
s...balbutia-t-elle. Vous êtes allemand?
Le jeune homme s
e releva avec prestance et lui tendit la main pour l'aider à se remettre debout. Elle l'accepta, par politesse. Bien qu'elle fut debout, elle fit tout pour garder la main du bel inconnu dans la sienne. Elle l'observa à la dérobée. Il était beau, grand et blond, avec deux grands yeux bleus qui lui mangeaient le visage. Il avait deux minces lèvres très rouges qui s'ouvraient sur un sourire d'un blanc éclatant, comme le teint diaphane de jeune femme sur ses joues.
Il
lui lâcha la main.
_Croyez-bien, M
ademoiselle, qu'en ces temps-ci, je le regrette."

# Posté le vendredi 23 janvier 2009 12:43

Chapitre I : Le bel officier

C'était un matin de Septembre comme les autres. A Cantillac, Marie s'était levée avant tout le monde pour partir au marché à Nontron. Chaque matin de marché, elle partait vers six heures trente avec le jeune crémier, Basile. C'était un ami de ses frères, Pierre et Alexandre et, depuis que chacun faisaient la guerre à leur façon, Marie aimait à parler d'eux avec Basile, qui les conaissaient si bien.
Ce matin-là, Nontron était plongé dans un épais brouillard qui enveloppait les échoppes. Marie se promenait paisiblement, appréciant la fraîcheur matinale. Le soleil se levait tout juste à l'horizon et éclairait la ville de sa lueur laiteuse et orangée. Marie s'arrêta devant l'échoppe d'une poisonnière. L'odeur forte des poissons et des fruits de mer lui donnaient la nausée mais Marie aimait s'arrêter pour parler quelques instants avec la jeune fille. Claudine avait seize ans comme elle et était originaire elle aussi de Cantillac. Elles étaient allées ensemble à l'école puis avaient passé leur certificat d'étude. Mais la guerre était déjà là et on avait besoin d'elles à la maison, pour remplacer l'un des bras des hommes qu'on leur enlevait. Ainsi, Marie prenait la place de sa mère pour que celle-ci puisse s'occuper de la maison et ainsi, soulager sa propre mère, plus toute jeune et Claudine remplaçait son père sur le marché.
_Alors, Marie, comment ça va ce matin?
_Ca va.
_Tu ne prends toujours rien?
_Toujours rien, Claudine, tu le sais bien. L'odeur du poisson me donne la nausée.
_Et chez toi, alors, comment ça va?
_Comme partout. On vit comme on peut, avec ce qu'on a. Encore une chance que l'on soit à la campagne. Il paraît que les gens crèvent la faim dans les grandes villes.
_Je veux bien le croire. Il paraît que c'est terrible. Qu'on comptabilise autant de morts civils que de soldats.
_As-tu des nouvelles de ton père et de ton frère?
_Non, toujours rien. Je sais que mon père est encore en France, mon frère, je ne sais pas. Nous n'avons pas eu de lettres depuis le début du mois de Juillet.
Marie allait prendre congé de Claudine car le poisson la prenait à la gorge et la faisait suffoquer. Elle allait quitter la petite échoppe quand la cloche se mit à sonner huit heures, déchirant et ébranlant le brouillard fragile qui enveloppait la ville de son voile cotonneux. Nontron s'éveillait doucement aux sons de l'airain cogné. Marie s'en alla placidement, sans se presser, évitant les gens et se faufilant entre les places du marché. Basile lui avait dit de le retrouver à la sortie de Nontron après huit heures. Elle se dirigea donc vers la route, songeant à ce qui l'attendait chez elle quand elle rentrerait.
Elle marchait quasiment au milieu de la route quand soudain, un bruit de klaxon la fit se retourner brusquement. Dans le brouillard épais, elle ne vit que deux phares fonçer sur elle à une vitesse fulgurante. Pétrifiée d'horreur, elle ne bougea pas, regardant le danger s'approcher. Soudain, alors qu'elle n'était plus qu'à quelques mètres de la voiture, elle sentit un bras fort l'attraper par la taille et la pousser en arrière. Au moment où ses pieds touchèrent l'herbe humide au bord de la chaussée, la voiture passa, soulevant un nuage de poussière qui vint se mêler au brouillard.



Marie resta un instant hébétée, le coeur battant. Elle sentit alors une présence près d'elle et se retourna. C'était un jeune homme. Elle l'examina mais, dans la brume, elle ne le reconnut pas. Pantelante, elle se pencha pour ramasser le contenu de son panier qui s'était renversé le long de la route. Sa main toucha alors celle de l'inconnu qui avait amorcé le même geste qu'elle. Elle la retira bien vite et leva les yeux. Elle rencontra le regard du jeune homme. Elle les détourna, gênée, quand elle vit qu'il l'observait.
_J'espère que Mademoiselle n'a rien...
Marie se mit à trembler plus fort. Son coeur s'accélerra aussi et se mit à cogner contre sa cage thoracique. Elle recula un peu, surprise.
_Vous...vous...balbutia-t-elle. Vous êtes allemand?
Le jeune homme se releva avec prestance et lui tendit la main pour l'aider à se remettre debout. Elle l'accepta, par politesse. Bien qu'elle fut debout, elle fit tout pour garder la main du bel inconnu dans la sienne. Elle l'observa à la dérobée. Il était beau, grand et blond, avec deux grands yeux bleus qui lui mangeaient le visage. Il avait deux minces lèvres très rouges qui s'ouvraient sur un sourire d'un blanc éclatant, comme le teint diaphane de jeune femme sur ses joues.
Il lui lâcha la main.
_Croyez-bien, Mademoiselle, qu'en ces temps-ci, je le regrette.
Marie réalisa qu'il répondait à la question qu'elle lui avait posée mais qu'elle avait déjà oubliée. Elle remarqua qu'il parlait bien français, quasiment sans accent. Peut-être n'était-il pas si jeune que cela?
Elle s'époussetta machinalement et recula d'un pas.
_Merci encore. balbutia-t-elle.
Sans qu'elle puisse se maîtriser, ses yeux se reportèrent d'eux-même sur le beau jeune homme. Elle les laissa traîner un moment sur sa figure, ne pouvant s'en détâcher. Le jeune homme ne la regardait plus mais il ne bougeait pas et ne semblait pas en avoir envie. Marie se fit violence pour détourner le regard. Elle entendait la petite carriole de Basile cahoter sur la route et le brouillard commençait à se lever. Une angoisse la prit. Et si Basile la rencontrait avec un allemand?
Elle s'approcha du jeune homme.
_Vous devriez partir...murmura-t-elle. J'attends quelqu'un qui...n'a aucun sens des concesssions avec l'occupant.
Le jeune homme sourit, évasif. Marie se pâma. Il était vraiment très beau.
_J'espère vous revoir, Mademoiselle...dit-il, un voile sur la voix. Même si je sais que ce n'est pas une situation facile.



Le jeune homme allemand venait juste de la quitter quand Basile arriva à sa hauteur. Il l'aida à monter son panier sur la carriole et la laissa s'installer avant de faire repartir Blanche, sa jeune pouliche.
_Je suis désolée, Marie, je t'ai faite attendre...dit-il au bout d'un moment.
Marie baissa la tête.
_Ce n'est rien.
Elle sentit la main de Basile sur son genoux. Elle sursauta et releva brusquement la tête. Elle le consulta du regard. Basile retira sa main, comme si de rien n'était.
_Es-tu sûre que tu vas bien, Marie? dit-il, la voix détâchée, comme si, au fond, la réponse de la jeune fille lui importait peu.
_Oui, je vais bien. répondit Marie sur un ton de défi. La situation n'est certes pas facile à porter mais...oui, je me sens bien.
Basile lui jetta un regard pénétrant.
_Je suis sûr que tu t'inquiètes pour Alexandre...
Alexandre était le frère de Marie et un ami de Basile. C'était l'aîné, il avait vingt ans. Avec son cadet, Pierre, il s'était élevé dans les ruelles de Cantillac avec Basile, le fils des cremiers. Aujourd'hui, Pierre, qui avait dix-neuf ans travaillait comme main d'oeuvre dans le cadre du STO, quelque part en Allemagne et Alexandre avait prit les armes pour se battre contre l'occupant. Un matin de Novembre 1942, Noëllie et Anna avaient trouvé une lettre sur la table. Alexandre leur y annonçait qu'il avait décidé de s'engager dans la résistance. Depuis, et cela allait faire un an, il vivait avec ses compagnons dans les bois touffus qui entouraient Cantillac. Seul Basile était resté à Cantillac avec les femmes pour s'occuper avec sa mère de sa soeur malade. Marie, habituée à vivre entourée de garçons s'était raccrochée de lui pour mieux supporter l'absence de ses frères. Elle avait finalement réussi à s'y faire, comme au départ de son père d'ailleurs, mais elle ne pouvait s'empêcher de transporter son esprit vers le Rhin pour essayer de penser un peu plus fort à eux...Et l'inclination qu'elle ressentait pour ce bel inconnu n'arrangeait rien. Elle aimait un ennemi, celui contre qui ses frères se battaient, celui qui avait détruit et faire pleurer les femmes de son pays, celui qui avait amassé sur le sol les corps de milliers de soldats français. En pensant à ce jeune soldat, elle ne pouvait s'empêcher de ressentir de la honte. Qu'allait-elle faire si cet amour qu'elle croyait sincère ne passait pas avec le temps?



Marie habitait une petite maison dans le bourg de Cantillac, près de l'église. Seul un mur séparait le jardin de la petite maison de l'imposante cour du presbytère. C'était une maison qui avait toujours appartenue à sa famille. Elle avait été certes, bien plus belle, mais depuis que son père et ses frères étaient partis, au début de l'année 1940, on avait laissé la maison se déteriorer peu à peu.
Marie descendit d'un bond de la carriole, son panier sur le bras. Elle salua Basile qui s'en alla, Blanche marchant au pas sur les pavés de la chaussée. Marie poussa le portail rouillé qui grinçait et remonta l'allée jusqu'à la maison. Elle entra dans la cuisine.
C'était une grande et vaste pièce avec une grande porte vitrée qui donnait sur le jardin et faisait face à une petite fenêtre au dessus de l'évier. Au milieu de la pièce, on avait installé une grande table en chêne brut, lardée de coups de couteau. Au fond de la cuisine, il y'avait une vieille porte en bois à la peinture écaillée qui donnait sur les chambres. La cuisine, quand on y entrait, donnait tout de suite une impression de chaleur campagnarde, avec sa cheminée noircie qui brûlait paisiblement et son sol en pisé qui brillait sous le soleil de midi. C'était une cuisine de campagne comme on en voyait un peu partout dans la région, une pièce où la famille réunie aimait à se retrouver le soir.
Marie posa sa panier sur la table et en sortit les achats. Quand elle sortit la botte de carottes, elle remarqua la poche crevée qui les entouraient et elle se rémomora sa rencontre avec le jeune allemand. Elle fit tourner lentement la botte de légumes dans ses mains puis les posa doucement sur la table, à côté des salades et des céleris.
La porte s'ouvrit alors en craquant et Marie se retourna. C'était sa mère et sa grand-mère qui revenait du jardin, les bras encombrés de coings et de figues bien mûres. Anna et Noëllie s'assirent à la table et se mirent à trier les fruits. Les plus beaux, joufflus et brillants partirent pour le marché et elles gardèrent ceux qui présentaient des imperfections.
_Demain, Marie, tu iras vendre ces fruits à Champagnac-de-Belair. dit Anna. Nous avons besoin d'argent, c'est impératif. Et en passant, tu iras à la mairie chercher des tickets de rationnement. Je viens de me rendre compte que l'on n'avait plus de lait ni de beurre.
Anna s'accroupit devant une étagère et en sortit une petite poche d'haricots blancs. Elle les étala sur la table, s'assit et se mit à les écosser. Marie se joignit à elle tandis que Noëllie pelait les carottes de ses mains fatiguées de vieille femme. Depuis le début de la guerre, il était fréquent qu'elles se retrouvent ainsi à préparer le repas, silencieuses, repensant aux années auparavant, quand Marie et Pierre allaient encore à l'école, quand leur père travaillait encore pour la maison et que Noëllie allait mieux.
En effet, depuis quelques mois, Noëllie avait beaucoup vieilli. En 1917, pendant la Première Guerre, elle avait perdu son fils aîné et, quelques mois plus tard, son mari, lui aussi tué sur les champs de bataille de la Somme et trop fou de chagrin, après la disparition de son fils, tombé sous ses yeux.
Quand Anna s'était mariée, en 1922, elle avait prit sa mère avec elle. Noëllie s'était toujours bien entendue avec son genre et leur avait toujours été toujours été reconaissante pour ce qu'ils avaient fait pour elle. Noëllie les aidaient comme elle le pouvait et avec les moyens qu'elle avait. Depuis que son gendre et ses deux petit-fils étaient partis, elle s'était laissée dépérir, revivant les années noires de 1914-1918. Elle faisait bonne figure devant Marie, pour ne pas la troubler outre mesure, mais la jeune fille savait la peine que ressentait sa grand-mère, car, un soir, elle l'avait entendue en parler à Anna.
La vie n'était pas facile pour elles trois, alors, elles comptaient sur leur lien pour les soutenir. Doucement, Marie s'était effacée pour s'occuper de tout. Cela n'était pas une corvée car, pendant qu'elle travaillait, elle oubliait la guerre et aussi, le bel officier.



Le bel officier qui ne quittait plus ses pensées se trouvait en garnison à Brantôme. Il s'appelait Werner Schlessel, il avait vingt ans. Il était né à Hambourg et était entré dans l'armée aux côtés de son père à l'âge de quinze ans. Il était né dans une famille engagée contre le régime nazi et Werner l'était également. Il était certainement le plus virulent. Sa mère et ses soeurs avaient fini par se soumettre de peur de se compromettre. Werner était entré dans l'armée par conviction et par vocation, pas par adoration pour leur chef.
Werner était un soldat intègre, un jeune homme que la mort répugnait. Souvent, c'était lui qui venait soigner les civils blessés par l'armée SS. C'était la plus grande honte du jeune homme. L'Allemagne était son pays et sa plus grande honte, il n'était plus fier de son pays, il le haïssait de agir ainsi.
Mais Werner n'avait pas eu le choix. En 1940, il avait dix-sept ans, on lui avait demandé de faire la guerre, il était parti. Il aimait la France et aurait aimé pouvoir y rester. La France n'était pas son ennemie et il souffrait de l'image que l'Allemagne donnait d'elle.
Quelques jours auparavant, il avait rencontré une jeune fille, qui avait failli mourir sous ses yeux. N'écoutant que son coeur, il avait sauté au devant de la voiture et avait sauvé la jeune fille. Elle était plus jeune que lui, il ne savait pas d'où elle venait ni comment elle s'appelait mais il l'avait trouvée très troublante quand il avait croisé son regard. C'était une belle Française d'environ seize ans, grande et bien faite, avec, dans les yeux, cette gravité de fille trop vite grandie.
Werner n'avait pas réussi à faire sortir cette image de son esprit, sans cesse, il la revoyait, sur le bas-côté herbeux, les joues rougies, son panier au bras.
Bientôt, la seule mission de Werner fut de retrouver cette jeune fille. Il le fallait, c'était vital.

# Posté le vendredi 23 janvier 2009 15:26

Chapitre II : Basile Résistant

Un jour laiteux se levait sur Cantillac, il était six heures et demie du matin environ. A l'Est, le ciel se teintait d'une lueur verdâtre, au dessus des cimes touffues.
A travers les volets encore fermés de la maison, le soleil matinal filtrait, faisant tourbillonner dans des rais de lumières des paillettes de poussière. Anna, Marie et Noëllie était déjà levées. On avait allumé la vieille radio grésillante et on ne parlait pas. Le seul bruit qui venait déchirer les bourdonnements de la TSF, c'était le couteau d'Anna qui entaillait une lourde tourte de pain.
Marie, le menton dans la main, attendait, le regard perdu dans l'immensité de l'âtre éteint. Six heures et demie sonnèrent à la pendule. Noëllie se leva et alla ouvrir les volets. Des feuilles rousses tournoyaient déjà dans l'atmosphère fraîche.
_L'été nous quitte...dit-elle en refermant la fenêtre.
Anna lança un regard par la fenêtre, la tourte appuyée contre sa poitrine dans un geste maternel. Les rayons du soleil levant se reflétaient dans ses yeux bruns tristes. Un instant, elle laissa ses yeux se perdre dans la lumière blanche du matin puis elle revint à sa besogne, doucement, coupant de fines tranches dans le pain frais.
_Il y'a une fin à tout...murmura-t-elle en réponse à sa mère.
Quand elle eut fini de couper le pain, elle s'assit lourdement en face de sa fille et de sa mère et servit le café.
_Tu iras chercher du lait chez Basile, ce matin, Marie. dit-elle. Nous n'en avons plus et ce n'est pas sur les tickets de rationnement que nous pouvons compter.
Elle soupira en versant du café dans son bol fendu. Elle buvait dans le vieux bol de son mari, un peu par nostalgie. Les bols de ses fils Pierre et Alexandre étaient, eux, restés à leur place dans le placard. Sur le manteau de la cheminée, elle avait apposé une photo de ses trois hommes et, quelques fois, le soir, quand elles n'allaient pas se coucher, cousant mutuellement, son regard se perdait dans le cliché.

Le ciel était d'un blanc virginal et lumineux. Un vent froid soufflait sur le village encore endormi qui s'éveillait doucement aux sons de la cloche.
Quand Marie sortit, un vent froid s'engouffra sous la tonelle, secouant les feuilles sèches du citronnier qui somnolait près de la porte. Elle reserra son écharpe autour de ses épaules et s'engagea dans la rue.
Basile, ses parents et ses soeurs vivaient dans une petite ferme du siècle dernier, au sortir de Cantillac, au beau milieu de la campagne. Depuis le début de la guerre, ils fournissaient l'excédent de leur production aux habitants de Cantillac. Oh, c'était bien pauvre, il fallait bien qu'ils en gardent pour eux, mais tout le monde leur était reconaissant au village.
Les parents de Basile et ceux de Marie se conaissaient grâce aux enfants. Pierre et Alexandre, les frères de Marie, avaient toujours été très amis avec Basile et c'était ainsi que les deux familles s'étaient rencontrées et avaient appris à se connaître. Marie se doutait même un peu que sa mère aurait aimé voir mariés ses deux fils aux soeurs de Basile. Mais ce n'était plus qu'un rêve éveillé...
Il faisait froid pour une fin de mois de Septembre. Les arbres étaient déjà tous presque nus et des feuilles s'envolaient dans le ciel blanc, avant de retomber, mortes, sur le sol herbeux des prairies.
Marie marchait d'un bon pas sur le chemin, les mains gelées. Elle essayait bien de les réchauffer dans son écharpe mais ses deux pots à lait l'encombraient. Enfin, elle fut devant le portail de la ferme. Un silence de mort régnait sur la propriété. On n'entendait que les hénissements espacés des chevaux et le gratouillement des poules dans la paille. Marie ouvrit le portail et entra dans la cour. Blanche, la pouliche de Basile, était attachée devant la porte ouverte de la grange. La tête penchée en avant, elle broutait paisiblement l'herbe sous ses pieds. Elle ne releva même pas la tête quand Marie passa près d'elle, elle était habituée à voir la jeune femme.
Marie grimpa les trois marches et frappa à la porte fermée de la maison. Ce fut Francine, la plus jeune soeur de Basile, qui avait son âge qui vint lui ouvrir.
_Bonjour, Marie. dit-elle. Tu viens chercher le lait, c'est ça?
_Oui, c'est pour ça.
Francine entra dans la maison et enfila un gilet et un châle, pendus derrière la porte. Elle semblait triste ou fatiguée, elle avait les yeux gros et rougis mais Marie n'osa pas lui poser de questions. Elle se contenta de la suivre dans la grange.
Le lait était encore frais, tiré de deux heures. Une odeur de paille et d'animal régnait dans la vieille grange poussiéreuse. Marie posa ses pots sur la fenêtre, observant Francine découvrir les récipients en fer qui conservaient le lait. Elle plongea une longue louche dans le liquide épais et chaud et se mit à remplir lentement les pots de Marie.
_Es-tu sûre que tu vas bien, Francine? demanda alors Marie, voyant la jeune fille essayer de réprimer des larmes.
_Basile est parti. murmura Francine, tout en continuant à remplir machinalement les pots de son amie.
_Basile est parti...? répéta Marie. Comment, Basile est parti?
Francine recouvrit le récipient plein de lait et sortit une lettre froissée de son corsage. Elle la tendit à Marie qui la lut en diagonale, parcourrant les lignes en quelques secondes. Elle releva la tête, troublée.
_Basile s'est engagé dans le mâquis? murmura-t-elle. Pour quelle raison?
Francine haussa les épaules. Elle lui tendit ses pots pleins.
_Nous ne savons pas. Tu vois bien qu'il ne nous met rien dans la lettre, certainement pour ne pas nous inquiéter outre mesure, mais...c'est un peu raté.
Marie cligna plusieurs fois des yeux, écrasée par la terrible nouvelle.
_Je suis désolée, Francine, vraiment, je...
_Désolée de quoi? répliqua la jeune fille. Je suis fière de mon frère, tu devrais l'être toi aussi pour le tien...Ce qu'ils font est grand, ils combattent l'ennemi...Tiens, si j'en avait les moyens, je le ferais moi aussi.
_Ce que je veux dire, c'est que...balbutia Marie, c'est que vous ne devez pas être tranquilles...
_Non, bien sûr...concéda Francine en rangeant la lettre dans son corsage. La fierté n'enlève pas l'inquiétude, c'est sûr.

Le lendemain, Noëllie, Anna et Marie rendirent visite à la mère de Basile.
La maison était noire et triste comme au lendemain d'un deuil. Il faisait gris et le ciel était bas. Un vent de l'est soufflait sur la cour pêlée, charriant des brins de paille et les feuilles mortes du vieux marronnier. Une lampe à gaz brûlait sur la table, projettant sa lueur mouvante sur les murs en pierre brute de la cuisine.
La mère et la soeur aînée de Basile étaient assises à la table, en face de leurs invitées. Seule Francine, la plus jeune, était restée debout, surveillant la chicorée qui chauffait. Elle avait le visage triste et fatigué d'une personne qui se fait du souci et son chignon serré et tiré sur les tempes n'arrangeait rien. L'inquiétude primait sur la fierté. Au vu du tournant que prenait cette guerre, on s'inquiétait pour ceux qui résistaient, on priait pour que leur vie reste sauve. Les Allemands les traquaient, leur position était plus que délicate. Dans les familles, on avait peur maintenant, d'apprendre la mort du fils ou du frère. Anna et Noëllie étaient venues témoigner leur soutien à la famille de Basile car ils se conaissaient bien. Et puis, en ces temps durs, il fallait se soutenir.
_Vous savez, nous sommes toutes fières, ici, de Basile...fit sa mère, brisant le silence épais qui écrasait la cuisine. Mais nous nous inquiétons, c'est terrible...J'ai l'impression que je peux le perdre à chaque heure.
Madame Lacourret, la mère de Basile, était une femme dans la fleur de l'âge, qui approchait de la cinquantaine. C'était une belle femme gracieuse, avec une épaisse chevelure blonde cendrée, seulement troublée par quelques cheveux gris et de grands yeux bleus, hérités de sa jeunesse normande. Malgré sa douleur ou son inquiétude, elle restait toujours digne et calme. C'était d'ailleurs à cause de ce flegme à tout épreuve qu'elle passait pour une femme froide au village. Mais ce n'était pas le cas. C'était une femme dévouée, qui, depuis plus de trente ans s'était donée toute entière à sa nouvelle famille, d'abord à sa pauvre belle-mère sénile, puis à ses enfants et à son mari, dévasté par la mort de sa mère.
_Comme je te comprends...répondit Anna, dans un souffle.
Son amie lui jetta un regard perçant de ses grands yeux bleus où l'on ne lisait que de l'indifférence.
_Vous savez comme votre soutien me touche...dit-elle. Cela me fait du bien de vous avoir près de moi.
Noëllie sourit. Elle jetta un regard compatissant à Madame Lacourret et à sa fille Aline, l'aînée, assise près d'elle, écrasée par l'inquiétude.
_Vous savez que, si vous avez besoin de quoi que se soit, nous sommes là...hasarda-t-elle. A force, nous avons presque fini par considérer Basile comme de la famille.
Elle rit, nerveusement, ne sachant quoi ajouter.
_Je vous remercie, Noëllie, mais...non, vraiment, je ne veux pas abuser.
Machinalement, ses mains noeuses s'étaient rejointes et entrelacées entroitement sur la table pleine d'érraflure. Elle leva les yeux sur sa fille Francine, nerveuse.
_Alors, Francine, ce café? Ca vient?
La jeune fille éteignit sous la casserole noircie et l'apporta à la table. Sa mère retrouva toute sa contenance en servant la boisson. Marie remarqua qu'elle ne tremblait plus, comme si la tasse lui donnait une sorte d'aplomb qu'elle n'avait pas sans.

Il était nuit noire, c'était un matin d'Octobre froid et venteux. Derrière les volets clots, Marie entendait le vent hurler et les feuilles mortes craquer dans les souffles. La flamme de la lampe à huile posée sur la table tremblotait, éclairant la pièce d'une lueur monstrueuse.
Marie était en train de faire la vaisselle du soir, machinalement, ne réfléchissant pas même aux gestes qu'elle accomplissait par,réflexe. Elle ne sentait même pas la brûlure de l'eau trop chaude sur ses mains pleines de savon.
Soudain, la porte derrière elle grinça. Tirée brusquement de ses pensées, elle se retourna, répandant une flaque d'eau troublée et savoneuse sur le sol en pisé. Le coeur lui battait si fort qu'il lui en faisait mal.
_Alexandre...! souffla-t-elle, moitié soulagée, moitié terrifiée.
Elle se laissa aller contre le rebord de l'évier, se retenant d'une main, s'abandonnant à son soulagement. Elle sourit.
_Alexandre, qu'est-ce que tu fais là? demanda-t-elle enfin, chuchotant pour ne pas réveiller sa mère et sa grand-mère.
_Il fallait que je te parle. répondit Alexandre.
Il avait la voix grave et enrouée. Il s'éclaircit la gorge mais ne parla pas. Il s'assit, tirant le plus doucement possible une chaise. Il posa le coude sur la table et se cacha le visage dans la main. Il semblait exténué. Finalement, il releva la tête et observa la cuisine d'un air hébété. Marie, qui s'était assise tout près, vit des larmes dans ses yeux quand ils se promenèrent le long de la pièce connue.
_Est-ce que c'est de Basile que tu es venu me parler? hasarda-t-elle enfin, sa voix se perdant dans un souffle.
Les yeux du frère et de la soeur se croisèrent un instant puis Alexandre les détourna.
_Oui, c'est de Basile...dit-il enfin, hésitant.
Marie se redressa sur sa chaise, elle appuya ses coudes sur la vieille table.
_Est-ce qu'il est avec vous? Est-ce qu'il va bien, au moins?
Alexandre hocha lentement la tête.
_Oui, Basile est avec nous. murmura-t-il. Il va bien. Il m'a seulement demandé de te donner cela. (Il sortit une enveloppe humide et tordue de la poche de sa veste et la posa sur la table) Ce sont deux lettres. Une pour toi, et une pour sa mère et ses soeurs. Il aimerait que tu puisses la leur faire passer.
Marie hocha la tête en réponse, ne quittant pas la malheureuse enveloppe des yeux.
_Qu'il soit tranquille. dit-elle enfin. Je ferais passer la lettre à sa mère.
Elle releva les yeux et vit que son frère la fixait. Elle sourit, mal à l'aise.
_Quoi?
Il lui saisit la main et la serra fort dans la sienne, forte et froide.
_Fais attention, Marie, je t'en prie...Je sais que ce que l'on te demande te fait prendre des risques, si jamais...je m'en voudrais trop...
_C'est moi qui accepte de prendre le risque, non? répliqua Marie. Je le ferais, Alexandre. Je me fous des conséquences, tu le sais.
Le jeune homme soupira. Il secoua la tête, harassé.
_Et j'aimerais que tu ne parles pas de ma visite à maman et grand-mère. dit-il. Je ne veux que personne à part toi soit au courant que je sui revenu à Cantillac...Vous pourriez être victimes de représailles, ce n'est pas mon intention.
Marie serra affectueusement sa main dans la sienne. Elle sourit, pleine de mélancolie.
_Je sais, Alexandre, je sais.
Le jeune homme se leva, sa main glissa de celle de sa soeur. Marie se leva à son tour comme machinalement. Derrière elle, l'eau de la vaisselle continuait à fumer paisiblement.
_Tu as des nouvelles de Pierre et de Papa? demanda soudain Alexandre.
Il avait déjà la main sur la poignée de la porte. Marie secoua la tête.
_Non, aucune. Je n'ai plus trop d'espoir concernant Papa, tu sais...
Alexandre sourit, d'un sourire rageur et mauvais.
_Ne t'inquiète pas, Marie...Si ces salauds ont prit Papa, on leur fera payer. Très cher.
Il lâcha la porte et prit brièvement sa soeur dans ses bras. Ils apprécièrent ce contact bref, ce contact qui leur rappelait à tous les deux les années précédentes, quand tout encore, allait bien. Il la relacha et sortit doucement, comme s'il n'était jamais venu, laissant Marie en proie à un doute croissant.

Assise sur son lit, Marie regardait la lettre de Basile sans la lire. Depuis le matin, elle l'avait déjà lue des dizaines de fois, son regard s'arrêtant toujours sur cette petite boursouflure du papier où l'encre avait coulé. Etait-ce une goutte de pluie? Une larme? La lettre était tordue et humide, elle eu du mal à déchiffrer tous les mots mais ils retentissaient dans son coeur avec force, lui faisaint monter les larmes.
Elle fronça la lettre dans ses mains nerveuses. C'était une missive intime, presque celle d'un condamné. Basile lui parlait de la peine qu'il avait ressentie à s'arracher d'eux mais sa nécéssité à entrer dans le mâquis pour combattre les occupants.
C'était à la fin de la lettre, la petite phrase juste avant la signature, que revenaient sans cesse les yeux de Marie. De sa main gracieuse, Basile avait tracé les mots "Je t'aime, Marie", enluminant joliment ses deux majuscules. Puis, il avait signé, sans fioritures, d'un petit B au bas de la page.
Marie se leva brusquement, faisant grincer le sommier de son lit. Elle rangea la lettre froissée de Basile dans le tiroir de sa commode et prit dans ses mains tremblantes et bouleversées celle destinées à Madame Lacourret et ses filles. Par habitude, elle prit sa carte d'identité et la fourra dans la poche de sa jupe.
Sa mère et sa grand-mère se trouvaient dans la cuisine, en train d'éplucher un énorme potiron.
_Ah, Marie, enfin, je croyais que tu n'allais pas sortir de ta chambre! railla sa mère en jettant une pelûre orange dans un sceau en bois posé à ses pieds. J'aurais besoin que tu ailles me chercher quelques centilitres de crème chez les Lacourret, je te prie.
Obéissante, Marie hocha la tête. Au fond d'elle même, son moi intérieur faisait des bonds énormes, ravi de ne pas devoir mentir à Anna et Noëllie. Elle sortit une terrine du placard et quitta la maison, la terrine sous le bras.
Marie venait de sortir du village quand une vision sur la route la fit s'arrêter nette. Il y'avait une patrouille d'Allemands, à quelques centaines de mètres de la ferme des Lacourret. Instinctivement, elle fourra la lettre de Basile dans son corsage, la coinçant étroitement entre sa peau et le tissu. Puis, reprenant contenance, serrant la terrine plus fort sous son bras gauche, elle reprit sa marche.
Quand elle arriva à la hauteur du soldat allemand qui patrouillait sur le bas-côté son estomac et son coeur firent une embardée si violente qu'ils lui firent mal. Sous le choc, elle faillait lâcher la terrine. C'était le bel officier qui l'avait sauvée d'une mort certaine, quelques semaines plus tôt, à Nontron.
A ce moment, le jeune homme se retourna et posa ses yeux sur elle. La reconaissant, ses yeux s'illuminèrent et il sourit.
_Bonjour, Mademoiselle! s'écria-t-il dans son français parfait teinté d'une pointe d'accent germanique.
Marie s'arrêta, feignant l'indifférence.
_Bonjour, Monsieur. répondit-elle poliment.
Elle ne souriait pas. Elle sortit sa carte d'identité.
_Je suppose que vous êtes ici pour contrôler les identités. dit-elle froidement. Voici ma carte d'identité. Vous pouvez vérifier, elle est parfaitement en règle.
Le jeune officier retourna la carte dans ses mains mais ne la regarda pas. Il la rendit à Marie quelques secondes plus tard.
_Vous habitez à Cantillac, Mademoiselle? dit-il enfin.
_Oui. répondit Marie. Puisque j'en viens.
Le jeune soldat cligna plusieurs fois des yeux, ne sachant comment réagir devant la froideur de Marie.
_Je comprends votre froideur, Mademoiselle. dit-il enfin. Je comprends, je vous assure, je suis sincère...Seulement, je ne suis pas celui que vous croyez...Officiellement, je suis ici pour servir ma patrie et pourchasser les terroristes. Officieusement, je suis ici parce que je n'en ai pas le choix.
Marie se radoucit, surprise de cette confession.
_Pourquoi me dites-vous cela, Monsieur? demanda-t-elle sans comprendre. Je me doute que vous êtes certainement quelqu'un de bien...Sinon, vous ne m'auriez pas sauvé, il y'a trois semaines de cela.
_J'aurais sauvé n'importe qui, Mademoiselle. Rien ne vaut une vie. répondit-il. Rien ne vaut une vie...
Ses yeux s'étaient portés sur Marie et ils croisèrent leurs regards, comme elle l'avait fait un peu plus tôt avec son frère. Alors, se souvenant d'Alexandre qui se battait clandestinement dans les bois humides, Marie détourna son regard, par respect pour lui.
_Et bien je vais vous laisser à votre travail, Monsieur, je suis moi-même occupée.
Elle allait partir, mais le jeune allemand la retint.
_Attendez, Mademoiselle, puis-je compter sur le fait de vous revoir?
Marie sourit. Elle haussa une épaule.
_Je ne sais pas. Peut-être.

Marie ne rentra pas tout de suite chez elle. Son coeur battait étrangement vite et mal...Elle avait encore dans la tête les yeux couleurs Méditerrannée de l'officier, elle revoyait sa main forte et virile sur son bras, son sourire blanc venu éclairer l'automne français.
Assise dans l'herbe humide, Marie réfléchissait, perdue dans ses pensées. Le silence se faisait autour d'elle, seul le vent bruissait encore dans les dernières feuilles. Même les oiseaux s'étaient tus. Machinalement, Marie froissait la lettre de Basile dans ses mains, tandis qu'une foule de pensées contradictoires se bousculaient dans sa tête. Elle pensait à son frère, à la joie que son retour bref lui avait procuré, elle pensait à Basile qui avait renoncé à la civilisation pour sauver l'honneur de son pays et elle pensait à cet officier de la Wehrmacht, un pauvre garçon échoué là sans savoir ce qu'il y faisait. Elle revoyait son regard bleu turquoise sur elle, ses yeux pétillants de joie. Peut-être ne conaissait-il qu'elle qui ne soit pas hostile avec lui? Ou peut-être avait-il compris les sentiments qu'elle nourrissait?
Car, en effet, Marie en était sûre, maintenant. Elle l'aimait. Elle savait ce qu'elle risquait, mais elle l'aimait et cette loi stupide la révoltait. On ne peut pas régir les coeurs. Elle l'aimait comme une folle, savoir qu'il repartirait peut-être bientôt en Allemagne la brisait. Elle rêvait de le serrer près d'elle, que sa peau entre en contact avec la sienne, elle rêvait de ses lèvres...
Elle frisonna soudain. Un froid l'avait envahie. Elle était assise dans l'herbe mouillée par le brouillard qui tombait. La vallée et la forêt entourant Cantillac se découvraient doucement, sortant leurs bras de leur épais manteau de coton brumeux.
Marie se leva, secouant sa jupe pleine d'eau et de brins d'herbe. Elle rangea la lettre de Basile dans son corsage, comme elle l'avait fait un peu plus tôt, se promettant de l'emmener chez lez Lacourret le lendemain. Elle décida de mentir à sa mère : aujourd'hui, il n'y avait plus d'oeufs.

Un parfum liquoreux embaumait la cuisine assombrie. Sept heures venaient de sonner au clocher de Cantillac et le soleil avait déjà plongé dans l'horizon.
Debout devant les fourneaux, Noëllie faisait flamber de la liqueur de prune tandis qu'Anna et Marie pelaient des châtaignes dans la pénombre du soir.
_Cela m'inquiète...fit soudain Noëllie, brisant le silence.
_Quoi donc, Maman? demanda Anna, tout en continuant de peler énergiquent une châtaigne.
_J'ai vu des pas ce matin, dans le jardin. répondit Noëllie. Je crains que l'on nous espionne.
Anna se retourna brusquement.
_Que l'on espionne, tu dis?
_Oui, répondit Noëllie en sortant sa casserole du feu, c'était des pas tous frais. (Elle hésita) Et...et s'ils savaient qu'Alexandre est dans le mâquis? Et s'ils le savaient?
Anna se leva.
_Maman, tu crois que ces salopards traquent mon fils?
Marie leva les yeux sur sa mère. Ce n'était pas son genre d'utiliser ce vocabulaire. Elle se sentit rougir de honte et, pour se donner unc contenance, elle alluma la lampe à huile qui vint projetter sa lueur sur les murs et les vitres.
_Ce n'est peut-être pas ce que vous croyez...hasarda-t-elle.
Anna se retourna.
_Tu insinues que ton frère n'est pas en danger, Marie?
Marie haussa une épaule.
_Oui, c'est ce que je te dis. Je ne crois pas Alexandre en danger.
Anna s'appuya à la chaise devant elle.
_Je peux savoir pourquoi tu penses ça?
_Les pas que tu as vu, grand-mère, c'est ceux d'Alexandre. répondit Marie. Il est venu il y'a quelques jours m'apporter une lettre de Basile qu'il souhaitait que je transmette à sa mère et à ses soeurs.
_Tu as fait passer une lettre de résistance, Marie? s'écria Anna. Tu as mis en danger ta vie pour une simple lettre?
_Je l'ai fait parce que j'en suis fière! coupa Marie. Je l'ai fait parce que je trouve ça normal! Je ne trahirais pas mon pays!
Anna soupira, à court de paroles. Elle se retourna vers sa mère mais Noëllie ne dit rien.
_Mais Marie, enfin...fit-elle alors, plus calme. Marie, tu te rends compte de ce que tu as fait?
_Tout va bien, non? répliqua Marie, sur la défensive.
_Pourquoi n'as-tu rien dit? dit alors Noëllie.
_Parce qu'Alexandre ne voulait pas que vous soyez au courant. avoua Marie. Il a eu peur de vous inquiéter, alors...il m'a demandé de garder le secret!
_Eh bien, c'est réussi! s'exclama Anna, hors d'elle.

Marie conaissait par coeur les bois de Cantillac. C'était une journée d'automne plutôt humide mais belle. Les sous-bois sentaient les feuilles et les champignons frais. Depuis une demie-heure Marie marchait, ses pas craquant sur les branches mortes. Elle savait où se trouvait le camp de résistants.
Prenant bien garde à faire le moins de bruit possible, elle s'enfonça doucement dans les fourrets et les sentiers battus. Le bois était silencieux, à l'exception des gouttes de pluie qui glissaient sur les feuilles. Marie marchait le plus vite possible, esquivant les branches basses alourdies par l'eau et les flaques d'eau jaunâtre qui parsemaient le sol meuble du sous-bois.
Elle s'arrêta plusieurs fois à bout de souffle, des douleurs lui traversant les jambes. Elle s'était maintes fois accrochée à des ronces qui lui avaient déchiré la peau, mais elle ne s'était pas arrêtée. Elle ne sentait même pas la douleur. Elle lâcha sa jupe qui retomba lourdement sur ses souliers et elle glissa sa main moite dans son corsage, appréciant le contact du papier sous ses doigts. La lettre était peletonnée contre sa poitrine, tiède de sommeil.
Marie reprit sa marche. La crainte l'oppressait mais elle marchait encore. Elle aimait néanmoins les risques qu'elle prenait pour servir son pays et ses proches partis faire la guerre à leur façon dans le mâquis.
Le camp de résistants où vivait Alexandre et, désormais, Basile, était misérable, surtout par temps humide. Les gouttes de pluie tombaient dru sur les maigres campements, il ne restait qu'une marmite dehors, qui recevait à espace régulier les gouttes qui tombaient du toît du baraquement. Se retournant une dernière fois, par instinct, Marie entra dans la clairière. Elle frisonna. Il y faisait plus froid que dans le sous-bois profond, d'où la chaleur s'échappait plus difficilement. Elle était complètement exposée à la pluie qui lui tombait dans le coup et la glacait. Transie, essayant de reserrer son col contre sa nuque, elle traversa la clairière et vint taper à la porte, les trois coups règlementaires. Ce fut un jeune homme qu'elle ne conassait pas qui vint lui ouvrir.
_Je suis Marie Lassignardie. dit-elle. La soeur d'Alexandre et une amie de Basile.
Le jeune homme se retourna.
_Lassignardie, c'est ta soeur...
Il s'effaça pour laisser passer Alexandre et Basile qui sortirent, leur fusil à l'épaule. Alexandre portait une vieille redingote usée aux coudes qui avait appartenue à Jacques, leur père, une longue écharpe de laine qui pendillait sur sa poitrine et un béret noir. Basile, lui, était habillé comme à son habitude et il allait tête nue malgré la pluie froide qui perlait dans les arbres.
Alexandre serra brièvement sa soeur dans ses bras puis la relâcha.
_Personne ne t'a suivie? dit-elle, sondant le bois profond, les yeux inquiets.
_Non.
_Tu es sûre?
Marie hocha la tête. Elle se retourna vers Basile.
_C'est toi que je viens voir avant tout. dit-elle. J'ai une lettre pour toi.
Elle la sortit de son corsage et la tendit à Basile, qui la prit, et la cacha aussitôt dans la poche de sa veste pour qu'elle ne se mouille pas.
_Et à toi, dit-elle en se tournant vers son frère resté immobile près d'elle, je venais te dire que j'ai parlé de ta visite à Maman et grand-mère.
Alexandre haussa les sourcils.
_Pourquoi tu as fait ça? demanda-t-il, la voix lourde de reproches.
_Grand-mère a vu tes pas dans le jardin. répondit Marie. Elle a eu peur, elle a pensé que les Allemands nous espionnaient à cause de toi. La prochaine fois que tu viens, assure-toi de passer par l'allée.
Alexandre croisa les bras sur sa poitrine.
_Je ne reviendrais pas. dit-il. C'est trop dangeureux, en ce moment. Cette nuit encore on a failli se faire avoir comme des bleus par une patrouille de miliciens. Et ils conaissent les bois, ceux-là! C'est inquiétant.
_D'ailleurs, Marie, méfie-toi du fils des Sendrieux. dit Basile, qui n'avait pas ouvert la bouche depuis le début. On pense l'avoir reconnu dans la patrouille de cette nuit.
Marie haussa les sourcils, surprise.
_Vraiment? dit-elle. Augustin Sendrieux serait dans la Milice?
_Ca se pourrait. répondit Basile. Après tout, ce n'est pas impossible. Pour échapper au STO certains feraient n'importe quoi.
Marie hocha la tête.
_Très bien, je resterai sur mes gardes si je le croise. (Elle fixa les deux jeunes hommes, debout en face d'elle) Il faut que je rentre, maintenant, sinon, Maman va s'inquiéter.
_Tu diras à ma mère que je vais bien et que je leur envoie tout ce que j'ai par la pensée. lui lança Basile alors qu'elle s'en allait.
Marie lui répondit par un signe de la main.
_Je n'y manquerai pas.
Arrivée à la fin du sentier, alors qu'elle allait s'enfoncer dans l'épaisseur de la forêt, elle se retourna une dernière fois. La clairière était déserte, la porte de la baraque venait de se refermer.

# Posté le vendredi 20 février 2009 04:57